Donald Trump a réalisé ce dont Staline avait rêvé et que Xi et Poutine ont placé au cœur de leurs projets impériaux :
l’éclatement de l’Occident, la destruction de l’ordre mondial de 1945.

Nicolas Baverez. Francois Bouchon
Le pseudo-plan de paix des États-Unis et les négociations engagées avec la Russie pour forcer l’Ukraine à une capitulation inconditionnelle alors qu’elle n’a pas perdu la guerre, puis la publication par l’Administration Trump, le 4 décembre, de la « Stratégie nationale de sécurité », prélude à un rapatriement significatif des forces américaines stationnées en Europe, marquent beaucoup plus qu’un tournant géopolitique, une rupture historique.
Ils actent la fin de l’Occident, qui a dominé le monde de la fin du XVe siècle jusqu’au début du XXIe siècle.
En 1918, déjà, dans une Allemagne en ruine, Oswald Spengler avait annoncé le déclin de l’Occident en raison des dérèglements du capitalisme, du déracinement des masses, de la chute de sa vitalité et de la perte de ses valeurs.
Son jugement était exact pour l’Europe, qui s’est suicidée matériellement et moralement avec les grandes guerres du XXe siècle.
Mais l’Occident s’était réincarné dans les États-Unis, qui jouèrent un rôle décisif dans la victoire des démocraties lors des trois conflits mondiaux, en 1918, en 1945 et en 1989, réintégrèrent l’Allemagne, l’Italie et le Japon parmi les nations libres, soutinrent la reconstruction et l’intégration de l’Europe après 1945.
Alors même que Francis Fukuyama célébrait son triomphe et l’avènement pour l’éternité de la démocratie de marché, alors même que la mondialisation semblait placer le XXIe siècle sous le signe de son apothéose, l’Occident s’est désintégré jusqu’à se trouver aujourd’hui isolé, divisé et dominé.
- Les pays occidentaux ne rassemblent plus que 1,3 milliard des 8 milliards d’hommes qui peuplent la planète.
- Le décollage du Sud a réduit le poids du G7 de 75 % à 45 % du PIB mondial depuis 1975, l’Asie (35 % du PIB mondial) produisant désormais plus que les États-Unis (25 %) ou l’Union européenne (14 %).
- La Chine et l’Inde figurent désormais dans les cinq premières économies de la planète et ambitionnent de retrouver le rôle de premier rang qui fut le leur avant la révolution industrielle.
Régimes autoritaires et nouveaux empires
Les tyrannies modernes dominent 72 % des habitants de la planète contre 46 % en 2012 et contrôlent plus de la moitié du PIB mondial.
Leurs institutions et leurs principes demeurent très hétérogènes, mais elles sont alignées autour de la volonté de construire un monde post-occidental organisé autour de zones d’influence impériales et régies par les rapports de force.
Le bloc des empires autoritaires est adossé à l’alliance nouée entre la Chine et la Russie, sur laquelle se greffent de manière opportuniste l’Iran et la Turquie. Il dispose d’alliés et de relais puissants avec la Corée du Nord, Cuba ou le Venezuela.
La dynamique de désoccidentalisation du monde tient cependant moins à la montée en puissance des régimes autoritaires qu’à la crise intérieure et à la désunion des démocraties.
Après l’effondrement de l’Union soviétique, elles ont renoncé à stabiliser le système international, faisant de 1989 une paix manquée comme en 1918, et cédé à la grande illusion de la fin de l’histoire. Le déclin économique, la paupérisation et la déstabilisation des classes moyennes, l’enchaînement des guerres perdues ont débouché sur la décomposition de la démocratie.
Née en 2016 avec le Brexit et l’élection de Donald Trump, la vague populiste a déferlé sur les États-Unis et l’Europe.
Elle culmine avec le second mandat de Donald Trump, placé sous le signe de la transformation de l’Amérique en démocratie illibérale.
Les États-Unis sont désormais alignés sur les régimes autoritaires, qu’il s’agisse de la généralisation du mensonge et de la peur ou de la politique étrangère qui fait de la Chine un compétiteur, de la Russie un partenaire, des alliés asiatiques des clients, de l’Europe un adversaire et une proie.
Sous son caractère hétéroclite, la stratégie de sécurité nationale des États-Unis est tout entière guidée par le slogan « America First » et alignée sur le partage du monde en zones d’influence portées par la Chine et la Russie, qui n’ont pas manqué de s’en féliciter.
Les États-Unis entendent disposer d’un monopole stratégique dans l’hémisphère occidental, affichant un prétendu « corollaire Trump » qui s’ajouterait à la doctrine Monroe de 1823 et au corollaire Roosevelt de 1904. L’Asie-Pacifique et Taïwan sont abandonnés à la Chine, au nom d’une approche purement mercantile.
La Russie n’est pas présentée comme une menace mais comme un partenaire indispensable au service de la stabilité stratégique.
L’Europe est vivement critiquée pour son déclin démographique et économique, ses violations de la liberté et son hostilité à la Russie, alors que les principaux périls qui la menaceraient seraient l’immigration et la réglementation. Son avenir et la pérennité de son alliance avec les États-Unis auraient pour condition la désintégration de l’Union et le gouvernement de ses nations par les partis dits « patriotiques », en réalité d’extrême droite.
(…)
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(Chronique parue dans Le Figaro du 14 décembre 2025)
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