La Première ministre vient de remporter une victoire magistrale aux législatives anticipées, qui va lui permettre de réformer son pays sans réelle opposition.

La simplicité de Sanae Takaichi plaît aux Japonais. Ici, elle reçoit des représentants de la ville de Koga, le 17 février 2026. © MASANORI INAGAKI/The Yomiuri Shimbun via AFP
Sanae Takaichi, première femme à exercer les fonctions de Premier ministre du Japon, a remporté les législatives anticipées du 8 février.
La « dame de fer » de Tokyo a gagné son pari de dissoudre la Diète (le Parlement). Moins de deux ans après ses défaites aux législatives et sénatoriales – qui ont contraint le Premier ministre Shigeru Ishiba à la démission –, le PLD remporte 316 des 465 sièges de l’Assemblée. Les partis d’opposition sont laminés et celui d’extrême droite, le Sanseito, n’obtient que 15 sièges. Cette victoire assure à Sanae Takaichi les deux tiers des votes de la chambre basse, de quoi surmonter l’opposition du Sénat.
La renaissance du PLD doit tout à cette femme de 64 ans, choisie par défaut en octobre 2025 comme Première ministre de transition.
Depuis, elle s’est émancipée pour atteindre plus de 60 % de popularité dans la population, jusqu’à 90 % chez les jeunes.
Et ce, grâce à sa simplicité – qui la voit fréquenter les salons de mangas ou participer comme batteuse à des concerts de heavy metal –, à son franc-parler, à son éthique du travail et à son patriotisme. Les Japonais l’ont ainsi adoubée pour sa fermeté face aux pressions et à la campagne de désinformation lancée par Pékin, opposant le prétendu pacifisme de la Chine à son bellicisme supposé, à la suite de ses déclarations rappelant qu’un blocus de Taïwan représenterait une menace existentielle pour le Japon.
Réforme du modèle japonais
Sanae Takaichi s’inscrit ainsi dans la lignée de son mentor Shinzo Abe, qui exerça le pouvoir de 2012 à 2020. Elle se fixe pour objectif la réforme du modèle japonais devenu caduc, afin d’enrayer le déclassement du pays et de sa population.
Les principes qui ont fondé la reconstruction et l’essor du pays du soleil levant après 1945 sont restés largement inchangés :
- une démocratie encadrée par un très fort contrôle politique et social ;
- une économie dirigée par l’État et tournée vers l’exportation de produits industriels ; le pacifisme inscrit dans l’article 9 de la Constitution de 1946, réassuré par la garantie de sécurité des États-Unis.
Ces piliers se sont tous effondrés. La croissance a été annihilée par le déclin démographique, le surendettement public et privé, trois décennies de déflation, puis le retour de l’inflation depuis 2022.
Le pacifisme relève du suicide dans l’âge des empires et la région la plus dangereuse du monde où s’affirme l’impérialisme de la Chine, alliée à la Russie et à la Corée du Nord, face aux États-Unis.
Le lien vital qui unissait le Japon – comme l’Allemagne – à l’Amérique depuis 1945 se trouve fragilisé et contesté par Donald Trump.
Sécurité, économie, réarmement, révision de la Constitution
Rompant avec l’immobilisme du PLD, Sanae Takaichi entend remettre le Japon en mouvement, normaliser ses institutions et lui rendre une souveraineté complète en tirant toutes les conséquences de la fin de l’ordre mondial de 1945.
Autour de quatre priorités.
- Une : la sécurité et la lutte contre l’immigration par la limitation des visas de travail et du tourisme de masse (43 millions de visiteurs en 2025 contre 10 millions en 2010).
- Deux : la relance de l’économie par un plan de 117 milliards d’euros centré sur l’investissement, mais aussi par sa débureaucratisation et par la lutte contre la hausse des prix grâce à la suspension des taxes de 8 % sur la consommation.
- Trois : l’accélération du réarmement avec un effort de 2 % du PIB dans la défense dès 2026.
- Quatre : la révision de l’article 9 de la Constitution, et le renforcement de l’alliance avec les États-Unis face à l’expansionnisme et à la course aux armements de la Chine.
Quitte à multiplier, comme lors de la visite de Donald Trump sur l’archipel, les cadeaux à l’Amérique et à son président qui vante en retour une « dirigeante forte, puissante et sage ».
Sanae Takaichi entend tirer profit de la dynamique de son succès pour l’ancrer dans la durée, comme le fit Shinzo Abe après sa victoire écrasante en 2012. Les défis sont immenses, tant il paraît risqué de réduire l’immigration (solde de 350 000 travailleurs) dans un pays qui perd un million d’habitants par an, de programmer un nouveau plan de relance quand la dette publique atteint 237 % du PIB, d’assumer la dévaluation du yen qui pourrait conforter l’inflation, de miser sur l’alliance avec les États-Unis quand ils basculent dans l’illibéralisme et s’alignent sur les empires autoritaires.
Pragmatisme et popularité
Pour autant, les chances de succès de la Première ministre sont loin d’être nulles. Elle se différencie de Shinzo Abe par deux atouts majeurs : son pragmatisme et son immense popularité.
Instruite par les erreurs de Liz Truss au Royaume-Uni, Sanae Takaichi prendra garde de ne pas déclencher une crise de la monnaie et de la dette japonaises et cherchera à conserver le soutien des marchés. En revanche, elle jouera à fond la carte de réviser la Constitution.
En effet, elle se trouve en position de réunir, à la fois, une majorité des deux tiers à la Diète et au Sénat, et obtenir une validation par référendum. Enfin, la priorité donnée à l’endiguement de la Chine impose de traiter sans illusion avec Donald Trump.
La trajectoire de Sanae Takaichi ressemble étonnamment à celle de Giorgia Meloni.
Toutes deux ont été très sous-estimées par la classe politique, qui a cru pouvoir les manipuler sans mesurer leur talent et leur charisme.
Toutes deux partagent une même ligne qui correspond aux attentes de la population : fermeté sur la sécurité et sur l’immigration ; politique économique conjuguant stabilité macroéconomique et soutien aux entreprises ; affirmation pleine et entière de la souveraineté nationale ; ancrage occidental et positionnement comme un pont entre l’Asie ou l’Europe avec les États-Unis et le Sud.
Toutes deux ont redonné confiance à leurs concitoyens et les ont convaincus qu’il n’existe aucune fatalité ni au déclin de leur pays ni à leur vassalisation par les empires du XXIe siècle.
[…]
(Chronique parue dans Le Point du 18 février 2026.)
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