Si un Grexit est aujourd’hui improbable, la crise grecque demeure une réalité que l’Europe ne peut nier.
Au moment où l’Europe se trouve confrontée à un risque de désintégration, la crise grecque refait surface. La Grèce doit rembourser 3,5 milliards d’euros à la BCE et au FMI dès le mois de juillet et les tensions s’avivent autour du rythme des réformes et du traitement de la dette.
La Grèce reste un échec sans équivalent dans la longue histoire des faillites d’Etat. Elle a fait l’objet du plus vaste plan de restructuration jamais engagé, qui a mobilisé quelque 250 milliards d’euros d’aides et plus de 120 milliards d’euros de concours de la BCE. Pourtant, elle reste enfermée dans une dépression comparable à celle des années 30. Sept ans après le début de la crise, la Grèce a perdu 27 % de sa richesse nationale, affiche un taux de chômage de 25 % et voit le niveau de vie revenu vingt ans en arrière. Et ce alors que l’Espagne, le Portugal et l’Irlande ont renoué avec la croissance et la création d’emplois.
La raison : le redressement de la Grèce reste l’otage d’un double mensonge. D’un côté, les gouvernements qui se sont succédé depuis 2009 ont multiplié les promesses de réformes sans les mettre en œuvre, quand ils n’en ont pas pris le contrepied, comme le fit Syriza au premier semestre de 2015. De l’autre, l’Union européenne persiste à traiter la crise grecque comme un manque de liquidités, alors qu’elle relève d’une situation d’insolvabilité.
Le fossé est profond entre l’annonce et la réalité des réformes du modèle grec d’État clientéliste et de développement à crédit. Des coupes ont été effectuées dans certaines dépenses publiques, des privatisations engagées et les banques ont été recapitalisées. La fiscalité des entreprises a été durcie, mais celle des particuliers, de l’Eglise orthodoxe ou des armateurs reste évanescente. Les retraites absorbent 9 % du PIB et la pension mensuelle moyenne atteint 1 152 euros, contre 1 287 en Allemagne, alors que le salaire moyen en Grèce est de 1 400 euros (2 900 en Allemagne). Les bilans bancaires sont mités par les créances douteuses. Les séquelles de la démagogie qui a accompagné la victoire de Syriza à la fin de 2014 – arrêt des rentrées fiscales, augmentation des fonctionnaires et des pensions de retraite, pillage des caisses publiques – continuent à produire des effets dévastateurs.
La stratégie de l’Union repose pour sa part sur un déni du défaut grec. Malgré un troisième plan d’aide de 86 milliards d’euros mis en place en août 2015, la dette grecque, qui dépassera 200 % du PIB en 2017, est insoutenable. Elle enferme l’économie dans la récession avec une nouvelle chute du PIB de 0,8 % en 2015 et de 1 % en 2016. Pour autant, un Grexit est aujourd’hui improbable.
La Grèce se trouve paradoxalement protégée par la crise politique de l’Union européenne. Le Brexit occulte le Grexit. Surtout, la Grèce se trouve en première ligne dans la gestion de la crise des migrants, notamment dans l’application de l’accord passé entre l’Union et la Turquie le 18 mars, ce qui se traduit par un renversement de l’attitude de l’Allemagne à son égard.
D’adversaires sur la dette, Tsipras et Merkel sont devenus alliés sur les réfugiés. Angela Merkel se trouve de plus en plus critiquée en Allemagne et isolée en Europe, où le retour des frontières et le refus des réfugiés se généralisent. Le blocage de la route des Balkans a alors transformé la Grèce en un cul-de-sac où s’entassent plus de 50 000 migrants.
Le chaos commande d’élaborer un plan de sortie de crise : accélération du retour à la croissance ; réforme effective de la fiscalité et des retraites ; la restructuration de la dette ; augmentation substantielle de l’aide de 300 millions d’euros versée à Athènes pour l’accueil des réfugiés.
La Grèce a payé très cher pour admettre que sa sortie de la zone euro serait plus coûteuse pour elle que les réformes de son Etat clientéliste et corrompu. La zone euro a payé très cher pour avoir atermoyé durant six ans avant de multiplier les plans d’aide à la Grèce tout en éludant le problème central de la dette. L’heure n’est plus à gagner du temps mais à trancher. La dette de la Grèce doit être restructurée en contrepartie de la création d’un État moderne et d’un contrôle draconien de ses frontières maritimes et terrestres, décisif pour la sécurité de l’Europe.
(Chronique parue dans Le Point du 14 avril 2016)
