Réunis à Rome le 23 janvier, Friedrich Merz et Giorgia Meloni se sont engagés dans une transformation de l’Union européenne autour de cinq axes. Ensemble, ils dessinent les contours d’une nouvelle Europe sans la France.

Nicolas Baverez. Francois Bouchon
Le 23 janvier, dans le somptueux décor baroque de la Villa Doria Pamphilj, considérée comme le « Versailles romain », Friedrich Merz et Giorgia Meloni ont non seulement noué un partenariat stratégique entre l’Allemagne et l’Italie portant sur la compétitivité et l’innovation, l’énergie, la défense, la sécurité et la lutte contre l’immigration illégale, mais aussi scellé un pacte pour fonder une nouvelle Europe dont les deux pays sont le moteur.
Les deux dirigeants partagent la conviction que l’Union doit effectuer un aggiornamento radical autour de la compétitivité, de la souveraineté et de la sécurité, sauf à devenir la proie des prédateurs. Donald Trump, avec la menace de recourir à la force armée pour annexer le Groenland venant après la guerre commerciale totale qui s’est conclue par un accord léonin au détriment de l’Union, a dessillé les dirigeants européens, dynamitant l’Occident et vidant de sa portée l’Alliance atlantique.
Friedrich Merz et Giorgia Meloni s’accordent sur le constat d’une Europe affaiblie, isolée et désarmée face à l’Amérique, qui mise sur son « effacement civilisationnel » pour la vassaliser, à la Russie, qui vise la reconstitution de l’empire soviétique par une violence débridée, à la Chine, qui l’installe dans une dépendance économique mortifère, aux géants du Sud, qui poursuivent leur revanche sur le passé colonial.
Ils mesurent les handicaps que constituent l’effondrement de sa démographie, l’atonie de sa croissance, le décrochage de l’industrie et de l’innovation, l’incapacité à assurer la sécurité de sa population et de son territoire – et ce d’autant que l’Allemagne et l’Italie sont lourdement touchées.
Mais ils sont également décidés à jouer pleinement les atouts européens :
- des talents et des cerveaux ;
- des universités réputées ;
- une épargne abondante (35 500 milliards d’euros) ;
- des infrastructures performantes ;
- des entreprises et des réseaux commerciaux de dimension planétaire ;
- un grand marché de 450 millions de consommateurs adossé à des institutions responsables, un État de droit fiable, un système financier solide et une monnaie stable.
Les moyens de leurs ambitions
Les deux dirigeants se sont engagés dans une transformation de l’Union à laquelle ils comptent rallier une large majorité des États membres.
Et ce autour de cinq axes.
- La reconstruction d’une base productive compétitive donnant la priorité à l’industrie, ce qui implique la remise en question du « Green Deal » et une déréglementation massive, mais aussi l’achèvement du grand marché.
- Forts du dynamisme de leurs exportations, la multiplication des accords de libre-échange avec l’Inde, le Mercosur, l’Australie, le Japon, la Corée du Sud ou l’Afrique.
- Le renforcement de la sécurité du continent et la lutte contre l’immigration illégale, tempérée par la poursuite d’une immigration de travail rendue indispensable par le déclin démographique – la population de l’Allemagne a diminué de 100 000 personnes et celle de l’Italie de 35 000 personnes en 2025.
- L’accélération du réarmement autour de deux piliers : le découplage prudent et progressif avec les États-Unis avec l’espoir de préserver l’Alliance atlantique l’émergence d’une Union de la défense entre les grands pays européens.
- Le renforcement de l’Union par son évolution vers un « fédéralisme pragmatique », cohérent avec la structure et la culture décentralisée des deux pays, esquissé par Mario Draghi dans son discours de Louvain et destiné à réconcilier soft et hard power par une intégration renforcée dans les domaines de l’énergie, de la technologie, des infrastructures, de la défense et de la politique étrangère.
L’Allemagne et l’Italie disposent des moyens de leurs ambitions. Elles adhèrent sans réserve au projet de nouvelle Europe et à la feuille de route dressés par Mario Draghi. Depuis le Brexit et la chute de la France, l’Allemagne a pris le contrôle des institutions clés de l’Union. Au sein du Parlement, le rapprochement avec l’Italie se traduit par un basculement de la majorité autour d’une union des droites qui a permis des avancées majeures avec la révision drastique des directives CSRD, portant sur l’information non financière, et CS3D, portant sur le devoir de vigilance, l’autorisation des plantes issues de l’ingénierie biologique ou encore la levée de l’interdiction du moteur thermique à partir de 2035.
Surtout, l’Allemagne et l’Italie incarnent dans le monde l’espoir de renouveau d’une Europe qui s’affirmerait, face à l’Amérique illibérale, comme le refuge de la liberté et du pluralisme politiques, de l’État de droit, d’un capitalisme stable et régulé, d’une société apaisée et solidaire.
Le regain d’intérêt des investisseurs qui se détournent des États-Unis se concentre sur l’Allemagne, son plan de relance de 6 % du PIB et son réarmement effectif avec 83 milliards d’euros de commandes d’équipements en 2026.
Les Jeux olympiques d’hiver de Milan et Cortina servent de vitrine au sursaut de l’Italie, qui conjugue la stabilité politique, une position de quatrième exportateur mondial, un déficit public ramené à 3 % du PIB et une dette stabilisée de 137 % du PIB, un système bancaire solide et dynamique.
Europe du XXIe siècle
Cette nouvelle Europe se construit en dehors de la France, isolée et marginalisée. Le couple franco-allemand, mythe entretenu uniquement par Paris, est vidé de tout sens et de toute portée.
Berlin et Paris divergent sur tout, de l’énergie aux traités commerciaux – Mercosur en tête – en passant par la sécurité, l’immigration, le réarmement, avec l’échec annoncé des programmes de chars et d’avions du futur, de fusées et de satellites, la relation avec les États-Unis de Trump, la Chine de Xi, la Russie de Poutine et l’opportunité de renouer le dialogue avec elle à propos de l’Ukraine.
Pour la première fois depuis les années 1950, l’Europe se pense et se construit en dehors de la France, ce qui ne peut que creuser le fossé entre les Français et l’Union.
Et ce de manière très paradoxale. Les principes fixés par le général de Gaulle – souveraineté et indépendance nationales adossées à la dissuasion nucléaire, projet d’une Europe politique au sein des blocs – n’ont en effet jamais été plus pertinents et actuels qu’à l’âge des empires du XXIe siècle.
Mais ils sont ruinés par la perte de légitimité et de crédibilité d’Emmanuel Macron, qui a multiplié erreurs et revirements sur les grands dossiers diplomatiques, et surtout par la disparition des moyens de puissance de la France du fait de son effondrement démographique, économique, financier, institutionnel, intellectuel et moral.
Pendant que Friedrich Merz et Giorgia Meloni modernisent l’Allemagne et l’Italie tout en façonnant le renouveau de l’Europe, le président français incarne l’impuissance et l’immobilisme.
(…)
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(Chronique parue dans Le Figaro du 8 février 2026)
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